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A propos de Monseigneur L***
Au moment d’écrire ces lignes, fin octobre2010, le « secteur sida » et une partie du monde catholique sont heurtés par les déclarations répétées de Monseigneur Léonard définissant le Sida comme le résultat de la Justice Immanente, propos confirmant la ligne prise par l’archevêque lorsqu’il rappelait, entre autre, la condamnation de l’homosexualité et l’inefficacité du préservatif dans la lutte contre les infections sexuellement transmissibles (IST).
Il serait facile mais dérisoire de noter que le moment est inopportun pour l’Eglise de se positionner sur ce sujet vu les troubles qu’elle vit pour l’instant.
Une analyse plus fondamentale de ces prises de position peut se développer sur 3 axes :
- Monseigneur Léonard a parfaitement le droit de s’exprimer sur ce sujet, comme sur d’autres touchant la vie des gens et il est logique que le primat de Belgique défende une morale catholique en matière d’exercice de la sexualité. Pour autant qu’on maîtrise également le partage de seringue des usagers de drogues, il est vrai que s’il n’y avait de sexualité que l’hétérosexualité monogame dans le mariage, à l’exclusion de toutes autres, les IST auraient peu d’opportunité de se répandre. Du moins, dans nos pays hautement développés. Reste évidemment aux catholiques dit progressistes à gérer ce conflit en interne avec leur propre hiérarchie spirituelle : croire en Dieu et accepter la morale qui en découle a des contraintes. On ne peut pas avoir en même temps le beurre et l’argent du beurre ! Vu de l’extérieur, on peut toutefois regretter que l’Eglise fasse fi de l’inévitable faiblesse humaine qui peut amener le catholique fragilisé par les circonstances de la vie à « pécher ». Où placer dès lors le pardon et la rédemption ? Mais ceci est le problème de Monseigneur Léonard.
- L’archevêque, dans ses propos, met, sans avoir l’air d’y toucher, la morale catholique au dessus des autres morales, comme si elle s’imposait naturellement à tous. Il s’agit là d’une arrogance bien connue de toutes les croyances, qui mène à l’intégrisme. Celui-ci n’est d’ailleurs pas une dérive des religions mais fait partie de leur essence. Il est en effet logique de tout faire pour que son prochain ne soit pas damné à tout jamais : mieux vaut une courte vie de souffrance suivi d’un bonheur éternel qu’une vie brève de jouissance et une éternité d’enfer ! Mais il faut dénier à Monseigneur Léonard le droit d’imposer sa morale aux hommes qui ne partagent pas sa foi et ses croyances.
- Le primat de Belgique, par la suite, a voulu corriger le tir en introduisant le concept de victime innocente. Ces victimes innocentes seraient les enfants nés de mère séropositive (mais que fait-il du péché originel ?), les victimes de transfusion ou d’accident d’hygiène hospitalière, les personnes violées (y compris les abusés au sein de l’Eglise ?). A nouveau, il serait facile de poser la question de savoir si la femme battue et délaissée par son mari et qui va trouver consolation dans les bras et le lit du voisin est moins innocente que le chauffard transfusé par du sang contaminé à la suite d’un crash sur l’autoroute. Le piège tendu est évidemment de répondre par l’absurde en élargissant le propos au drogué qui meurt d’endocardite, à l’éthylique de cirrhose, au fumeur de cancer pulmonaire, au PDG stressé d’infarctus, etc… Et de se dire que tous ceux-ci l’ont bien cherché, n’ont pas le droit à notre pitié… ni au remboursement par la Sécurité sociale, tant qu’on y est. Rappelons d’abord qu’il est communément admis, même si cela n’est pas toujours facile, qu’en tant que personnel de santé, nous devons soigner les gens indépendamment de l’origine de leur maladie. Dans un contexte publique (pour ne pas employé le mot ambigu de laïque), nous devons en plus les soigner sans les juger, en particulier si c’est à l’aune d’une morale qui n’appartient qu’à une partie de la population. Plus fondamentalement, la notion même de victime innocente n’est que le miroir de la notion de faute et nous ramène à l’intransigeance et à l’impérialisme d’une morale discutés plus haut. Cette notion de victime innocente (et de non faute par rapport à la faute) n’a pas de raison d’être pour ceux qui n’ont aucune raison de suivre la morale catholique.
Est-ce à dire que nous devons laisser aux ténèbres de Monseigneur Léonard le catholique qui est homosexuel, séropositif ou encore une personne en demande d’IVG ou d’euthanasie ? Sûrement pas. En tant qu’homme, nous devons rester à l’écoute des demandes et besoins de ces orphelins de leur Eglise et leur proposer notre soutien.
Dans la vie, nous faisons sans cesse des choix lors d’actes qui comprennent inévitablement une part de risque. C’est le cas dans le domaine de la sexualité : faut-il rappeler que la procréation elle-même peut amener la mort de la mère en couche ! C’est un cas extrême mais qui montre que la vie (et ses plaisirs) sans risque, n’existe pas.
Est-ce à dire que nous pouvons accepter n’importe quoi ? Bien entendu non. Nous devons prôner une sexualité responsable dont les modalités pratiques peuvent varier d’une personne à l’autre pour autant qu’elles soient consentantes. Mais, sur le terrain, ces deux notions ne se vivent pas en blanc ou noir mais avec bon nombre de nuances de gris. Il est largement admis que les IST se répandent particulièrement bien dans des situations individuelles ou collectives de précarité et de fragilisation, qu’elles soient politiques, sociales, économiques, relationnelles ou affectives. Plutôt que d’augmenter cette fragilisation comme le fait en fin de compte l’Eglise par sa morale et ses condamnations à l’emporte pièce, nous devons tout faire pour la diminuer.
C’est la grâce que je vous souhaite.
Dr JC Legrand
Centre de référence Sida du CHU de Charleroi
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